Introduction
L’œuvre d’André Breuillaud, encore méconnue du grand public, s’impose aujourd’hui comme l’un des parcours les plus singuliers et les plus cohérents de la modernité française.
Sur plus de six décennies, sa peinture évolue d’une figuration expressive à un langage organique profondément personnel, où les formes semblent naître, croître et se métamorphoser dans un espace pictural autonome.
Ce cheminement, jamais soumis aux modes, manifeste une fidélité rare à une recherche intérieure exigeante.
Origines et formation : une sensibilité façonnée par la nature, la lumière et la discipline du métier (1898–1925)
Naissance et environnement rural
André Breuillaud naît le 17 juillet 1898 à Lizy-sur-Ourcq (Seine-et-Marne), une petite ville rurale traversée par l’Ourcq et son canal, entourée de plaines agricoles.
Ce paysage calme, horizontal, structuré par des lignes douces et des masses claires, constitue son premier rapport au monde.
Il y développe une sensibilité précoce :
- aux variations de lumière,
- à la simplicité des formes naturelles,
- à l’équilibre entre relief et étendue,
- à la présence silencieuse du paysage.
Ce rapport à la nature, loin de la ville, infléchira durablement son œuvre.
Apprentissage méditerranéen à Barcelone
Adolescent, il séjourne plusieurs années à Barcelone.
Il y découvre une autre lumière : plus vive, plus tranchée, plus contrastée.
Ce contraste entre la douceur de Seine-et-Marne et la frontalité méditerranéenne nourrit une double sensibilité :
- observation lente et profonde du réel,
- attrait pour les couleurs franches et les formes découpées.
École des Beaux-Arts de Paris : rigueur, technique et indépendance
De retour en France, il entre à l’École des Beaux-Arts, où il suit les ateliers de :
- Luc-Olivier Merson (discipline du regard, précision du dessin),
- Fernand Cormon (travail sur la lumière et l’atmosphère),
- Paul Laurens (méthode, exigence professionnelle).
Chez Merson, il étudie longuement des objets simples — œufs, bols, feuilles — afin d’en saisir les volumes internes.
Cet apprentissage prolonge la « pédagogie de la structure » qu’on retrouvera dans toute sa peinture organique.
Chez Laurens, il refuse le Prix de Rome pour préserver sa liberté de création, geste révélateur d’un rapport indépendant à l’institution.
1917–1920 : rupture, service, maturation
Réquisitionné en 1917, il reprend ensuite le chemin de la peinture avec une conscience accrue de la fragilité du monde.
Cette parenthèse marque le passage vers une maturité plus grave, plus intérieure.
Montmartre : humanité, tension expressive et premières recherches structurelles (1925–1936)
Un enracinement dans les marges
Vers 1925, Breuillaud s’installe à Montmartre. Mais il évite le folklore artistique du quartier :
il s'intéresse aux zones de transition, aux terrains vagues, aux marges sociales.
Il peint les anonymes, les travailleurs, les gestes ordinaires.
Sa peinture n’est pas documentaire :
elle exprime une vérité intérieure par le traitement des masses, la tension des corps et le modelé expressif.
La rencontre avec Zborowski : un moment décisif
En 1929, Léopold Zborowski, marchand majeur de la scène parisienne, remarque un paysage de Montmartre et le prend sous contrat.
Zborowski reconnaît en Breuillaud :
Zborowski ouvre en 1926 une galerie au 26 rue de Seine, à Paris, et y exposent des peintres contemporains : Wanda Chełmońska, André Derain, Pinchus Krémègne, Chaïm Soutine, Marc Chagall, André Breuillaud, René Iché, Eugène Ebiche, Maurice Utrillo, Jean Aujame, Jean Fautrier, Alexander Mohr, Paul Welsch, John Graham, Hilaire Hiler...
- une force expressive authentique,
- une sincérité picturale rare,
- une parenté d’esprit avec Soutine,
- une intuition des formes dynamiques.
Cette reconnaissance est brève — Zborowski meurt en 1932 — mais cruciale.
Retrait, silence et transformation
Après 1932, Breuillaud peint moins pour les galeries et davantage pour lui-même.
Ce retrait forcé devient une étape d’approfondissement.
Sa peinture se resserre, les compositions deviennent plus construites :
il prépare, à bas bruit, la transition vers une peinture de structure.
Provence : espace, construction, lumière sèche — un laboratoire de transformation (1946–1954)
En 1946, Breuillaud quitte Paris pour la Provence.
Ce déplacement géographique marque un tournant fondamental dans son œuvre.
Une lumière géométrique
La lumière provençale, plus verticale, plus sèche, modifie son approche du paysage.
Les ombres deviennent des volumes, les collines des masses architecturées, la nature un ensemble de forces spatiales.
De la figuration à la structure
Les personnages disparaissent progressivement.
La peinture se concentre sur :
- l’équilibre des masses,
- la tension des plans,
- la simplification des formes,
- l’analyse du réel comme système de forces.
Il ne peint plus la scène visible, mais la charpente du monde.
Cette période est essentielle car elle prépare directement l’émergence du langage organique :
la nature devient pour lui un modèle de structure et non plus de sujet.
1955–1965 : émergence du monde intérieur — naissance de la biomorphie
Changement de paradigme
À partir de 1955, Breuillaud abandonne progressivement toute référence au paysage extérieur.
Les formes apparaissent désormais de l’intérieur vers l’extérieur.
Il invente un langage biomorphique fondé sur :
- des entités membraneuses,
- des noyaux en expansion,
- des filaments internes,
- des masses semi-translucides,
- un espace matriciel.
Peindre non le visible, mais l’origine
Ses tableaux deviennent des lieux de genèse :
ils semblent représenter l’instant où la forme prend naissance.
Cette mutation doit aussi être comprise dans un contexte personnel difficile :
la maladie de sa femme Renée affecte profondément l’artiste.
L’atelier devient un lieu de transmutation émotionnelle, de survie intérieure.
Réception critique et singularité
Georges Pillement écrit en 1967 que Breuillaud “déploie un univers biologique imaginaire qui rejoint, par sa puissance interne, les grands visionnaires de l’histoire de l’art”.
Il souligne la singularité de cette démarche, indépendante de tous les courants contemporains.
1966–1980 : apogée du langage organique — l’espace cosmique
À partir de 1966, Breuillaud atteint une forme de maturité totale.
Ses œuvres représentent désormais un espace autonome, sans gravité, où la forme se déploie librement.
Caractéristiques du style organique-cosmique
- volumes flottants,
- membranes luminescentes,
- nodules de couleur,
- interactions énergétiques,
- tensions circulaires,
- microcosmes et macrocosmes en résonance.
L’artiste explore ce que l’on pourrait appeler la dramaturgie du vivant.
Les formes ne sont plus issues de la nature : elles sont issues de lui-même.
Les années 1970 : une intensité renouvelée malgré la maladie
Alors même que sa vue décline et que Parkinson apparaît, les œuvres tardives gagnent en clarté, en douceur.
La couleur devient atmosphérique, la forme plus spirituelle.
Cette période témoigne d’une maîtrise rare :
l’énergie du vivant se transforme en mélancolie lumineuse.
Importance et portée actuelle de l’œuvre
1. Une cohérence exemplaire
Chaque période prépare la suivante — rarement une œuvre offre une évolution aussi continue.
2. Une anticipation des savoirs contemporains
Bien avant les recherches sur l’émergence, la morphogenèse ou les systèmes vivants, Breuillaud peint déjà des formes issues de processus internes.
3. Une modernité en marge, mais non minoritaire
Son isolement du marché ne diminue en rien la force visionnaire de son travail.
4. Un champ d’étude encore vaste
Son œuvre, en grande partie conservée en collections privées, reste à explorer, documenter, exposer.
5. Une pertinence nouvelle
À une époque où l’art s'intéresse à la biologie, à l’écologie, au sensible, Breuillaud apparaît comme un précurseur.